1 350 bouteilles de bistrots français aux enchères : la mémoire des comptoirs d’autrefois en vente à Paris

Pendant des décennies, ces bouteilles n’intéressaient strictement personne. On les achetait, on les vidait, on les jetait. Aujourd’hui, certaines s’arrachent entre 500 et 1 500 euros. Début décembre, la maison Aibo Art Auction disperse à Paris une collection hors norme : 1 350 bouteilles françaises, toutes différentes, réunies une à une pendant quarante ans. Un inventaire involontaire de l’âge d’or des apéritifs, digestifs et liqueurs, qui raconte autant l’histoire des bistrots que celle de nos goûts.

Quarante ans de chasse aux bouteilles

Derrière cet ensemble, il y a un homme : Bruno de Serbriant, son actuel propriétaire. Il décrit une collection bâtie bouteille après bouteille, au gré des recherches, des hasards et surtout des rencontres. Chacune porte une histoire : un bistrot disparu, une distillerie oubliée, une famille qui avait gardé un flacon pendant des générations, un passionné qui lui a ouvert une porte. Certaines pièces lui ont demandé des années de quête.

L’ensemble ne compte aucun doublon, et pourtant, il ne donnerait qu’un aperçu : selon son collectionneur, il ne représenterait qu’un millième de la diversité des bouteilles qui existaient à l’époque. De quoi mesurer la profusion de marques, de recettes et de producteurs qui peuplaient alors les comptoirs français.

Rares parce que banales

C’est tout le paradoxe de cette vente. Ces flacons n’étaient pas conçus pour traverser le temps. Leur banalité d’hier explique leur rareté d’aujourd’hui : personne ne songeait à les garder, si bien que les bouteilles du quotidien sont devenues les témoins matériels d’un monde largement disparu.

Pour Sébastien Foulard, expert spiritueux chez Aibo Art Auction, la collection est exceptionnelle à double titre : par la rareté de flacons qui datent pour beaucoup de la première moitié du XXe siècle, et surtout par leur remarquable état de conservation. Certaines étiquettes semblent avoir traversé près d’un siècle sans en subir les effets.

Des étiquettes qui valent une galerie d’art populaire

C’est d’ailleurs l’étiquette qui a lancé la collection. Graphismes, couleurs, typographies, slogans : alignées côte à côte, ces bouteilles forment une galerie de la création commerciale française, à une époque où l’étiquette et le comptoir étaient des terrains d’expression privilégiés pour les marques. Certaines promettaient force et vitalité, d’autres misaient sur une origine ou un savoir-faire.

Parmi les curiosités, un « vin de beef juice », présenté comme un tonique à base de viande, dont l’étiquette recommande aux enfants de n’en boire qu’un verre à liqueur avant les repas. Une phrase qui, à elle seule, mesure le chemin parcouru dans les usages, la publicité et notre rapport à l’alcool.

Ce que l’étagère raconte du goût français

Chaque catégorie de la collection documente une époque. On y croise les anisés qui s’imposent après l’interdiction de l’absinthe, les « gros américains » de l’entre-deux-guerres, les triples secs et les liqueurs de fruits ou de plantes qui connaissent leur heure de gloire au milieu du siècle, ou encore les rhums venus des colonies françaises.

La vente évoque aussi les rituels du bistrot : les crèmes de fruits que l’on mêlait au vin blanc pour préparer des kirs, les Pippermint popularisés par les frères Get, ou les étonnants Goudrons, que l’on buvait allongés d’eau de Seltz.

Les lots à suivre

Parmi les pièces les plus emblématiques, dont les estimations se situent entre 500 et 1 500 euros :

  • Kina Lillet, récolte 1950 : un rare flacon de l’apéritif bordelais à base de vin, marqué par l’amertume du quinquina, qui témoigne de l’ancienne recette de la maison.
  • Eau-de-vie Chartreuse 1941 : une bouteille ancienne de la maison Chartreuse, recherchée par les amateurs de Chartreuse ancienne.
  • Extrait d’absinthe 68°, Pernod Fils, Couvet et Pontarlier, début XXe : un témoignage de l’âge d’or de l’absinthe, entre le berceau suisse de la « fée verte » et sa capitale historique en France.
  • La Gauloise, liqueur hygiénique, R. Requier, vers 1930 : une liqueur de plantes présentée à l’époque comme « hygiénique », selon le vocabulaire publicitaire du moment.
  • Rhum Saint-Esprit, vers 1940 : un rhum ancien qui rappelle la place des rhums des Antilles dans les caves et comptoirs français.

Côté lots insolites, on trouvera notamment un Viandox Super, cette préparation à base d’extrait de viande qui se consommait en bouillon ou comme condiment, un Grog Américain à l’appellation exotique, et un Goudron Jifran, représentant des préparations au goudron végétal auxquelles on prêtait des vertus bienfaisantes.

Pour ceux qui veulent se faire plaisir sans se ruiner, les triples secs et autres liqueurs de fruits sont estimés entre 50 et 100 euros.

Cette diversité s’adresse autant aux collectionneurs qu’aux amateurs d’histoire des marques, de graphisme publicitaire, de gastronomie et d’art de vivre à la française. Selon François-Régis Houel, président et cofondateur d’Aibo Art Auction, c’est un véritable patrimoine populaire qui réapparaît à travers cette vente : celui de ces bouteilles que nos parents et grands-parents voyaient chaque jour dans les bistrots, sans y prêter attention.


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